• Est-ce que les limites de la fréquentation des lieux culturels pas les Français ne sont pas dues simplement à certains codes sociaux comportementaux ?

    C'est l'hypothèse que je pose aujourd'hui : la fracture culturelle est au moins en partie provoquée par les usages en cours dans les lieux de culture.

    Un premier exemple pourrait être la comparaison entre les usages que s'autorisent les spectateurs d'un match sportif et ceux que s'autorisent les habitués d'une représentation théatrale en milieu culturel urbain tel le théâtre des treize vents à Montpellier. L'engagement du corps est très différent, la manière d'exprimer les émotions également. La frontière n'est-elle pas précisément entre les lieux où on peut extérioriser physiquement ses émotions et les lieux où le spectateur doit les intérioriser au maximum ?

    A travers certains films cinématographiques, tel les enfants du paradis de Marcel Carné (en 1945), on voit que tel ne fut pas toujours le cas. Il y avait, au XXème siècle, des lieux de théâtre où les spectateurs pouvaient exulter, railler, se mouvoir ...C'était également des lieux de projection cinématographique comme le montre le film Cinema paradiso de Giuseppe Tornatore (1989).

    Peut-être qu'une réflexion sur les comportements acceptables dans les différents lieux de culture pourrait permettre de résoudre au moins partiellement l'équation de leur démocratisation ?

     

     

     


    aucun commentaire
  • Sommes-nous envahis par les mots du désordre ? " Contagion, Carnage, mission impossible, dans la tourmente ..." L'imaginaire des hommes est connecté à leurs affects. Dès lors, ce qu'ils racontent dévoile ce qu'ils craignent...

    Dans le film "Intouchables", ce qui transparaît n'est pas une moralité ou une lettre de bonne conduite, mais plutôt la force de l'oralité. Le film est soutenu par ses dialogues qui expriment des propositions diverses et variées, voire contradictoires. Certes, on peut y retrouver nombre de blagues éculées. Cependant, on peut y entendre également plusieurs questionnements majeurs concernant les échanges entre les êtres humains : peut-on être compris par l'autre ? est-on capable d'aimer sans s'aimer soi-même ? Doit-on dire tout ce qu'on pense ? Doit-on adapter ses paroles aux circonstances que l'on vit ...

    Le film ne propose pas de réponses. Ce n'est pas un film à thèse, c'est un film "de moments".

    Evidemment la recherche du spectaculaire nuit à sa crédibilité, on peut pourtant concevoir chaque scène comme un exemple extrême de ce que la vie en commun propose. 

    En fin de compte, le film touche par les mots heureux qu'ils emploient, même certains termes vulgaires atteignent à une certaine justesse.


    aucun commentaire
  •  

    A coup sûr, les films d'Éric Vanz de Godoy provoquent chez le spectateur un mélange d'émotions contrastées, de puissantes impressions et de questionnement. Nous allons ci-dessous essayer, non pas de capturer la substance de ses films, encore moins de la circonscrire dans des catégories abstraites, nous allons simplement ouvrir une malle aux trésors. En fermant les yeux, peut-être pouvez-vous vous imaginer une solide malle munie de multiples tiroirs de tous formats disposés sur chacune de ses faces visibles. Nous allons ensemble ouvrir délicatement quelques uns de ces tiroirs en faisant attention car ils communiquent tous entre eux ...

     Son oeuvre est entièrement traversée par une obsession pragmatique : comment animer ce qui est inerte ?  Son corollaire métaphysique n'est pas loin : comment insuffler une âme à ce qui n'en possède pas ? ou plus radicalement encore : comment donner vie à ce qui en est privé ? et, pourquoi pas, comment redonner vie à ce qui l'a perdue ? Voyons dans la malle si on peut trouver une réponse à ces questions.

     Sur un premier tiroir sont inscrits les termes « Arts plastiques ». Jetons un coup d’œil.

     Les moyens utilisés par Éric Vanz de Godoy sont issus des arts plastiques, à l'instar d'une de ses principales influences cinématographiques, le réalisateur Jan Svankmaier, qui explique « Mon œuvre ne découle pas de l'idée mais de l'obsession. Ainsi, dans mes films se répètent certains motifs, certains accessoires, certains milieux... ». Éric Vanz de Godoy procède par association et/ou assemblage de matières composites, recyclage et détournement d'objets quotidiens ou caduques.

     Que fabrique-t-il ? Des marionnettes articulées en fil de fer rehaussées d'apports divers (papier journal dans Quichotte), des décors en matériaux divers peints minutieusement recyclant des objets de toutes sortes. Les personnages ainsi créés sont des hybrides mélangeant éléments humains, éléments thériomorphes et éléments techniques (des objets)...

    Son univers graphique puise dans différentes sources de l'histoire de l'art: la peinture du XVIème siècle notamment celle des tableaux de Jérôme Bosh ou de Lucas Cranach l'Ancien, la sculpture baroque, le mouvement Dada (les collages de Raoul Hausmann et Max Ernst), le cinéma allemand expressionniste, le cinéma d'animation russe... De même, sa représentation du temps dans Quichotte renouvelle la catégorie particulière de nature morte à laquelle appartenaient les vanités à l'époque baroque. L'hybridation entre l'homme et la machine et l'utilisation de trucages renvoient également à l'univers de la science fiction et du cinéma fantastique dont le premier maître fut Georges Mélies.

    Nous avons ensuite un second tiroir qui attire notre regard car il porte l'inscription : « Cinématographe ». Quand on l'ouvre des dizaines de bobines de 8 mm, 16 mm et 35 mm jaillissent !

    Éric Vanz de Godoy met en scène ses films en jouant de tous les ingrédients de la narration cinématographique classique (montage alterné, fondu au noir, fondu enchaîné, champ-contrechamp, éclairage, trucages visuels, jeux d'ombre et transparence…), en cela il est s'inscrit dans la lignée des réalisateurs tels que Ladislas Starevitch pour qui le cinéma d'animation était un laboratoire de l'invention narrative.

    Dès l'ouverture du troisième tiroir surgit un flux sonore : mixant des matériaux hétéroclites, voix, bruits, sons instrumentaux … Les marionnettes d'Éric Vanz de Godoy s'expriment pratiquement sans langage articulé. Pour Vertiges, il a capté à la radio des fragments issus de musique ethnographique. Pour ANGE ! RÊVE ! son musicien a utilisé le violoncelle en explorant ses limites sonores. Éric aime également faire entendre des ritournelles enfantines (par exemple : Colchiques dans les prés de Francine COCKENPOT dans Quichotte) ou de chansons traditionnelles (par exemple : flamenco et musique occitane dans ANGE ! RÊVE !).

    Une multitude de petits tiroirs enchâssés les uns dans les autres s'ouvrent sur son univers narratif : le recyclage et le malaxage sont de mise ! Pour composer ses histoires, l'imaginaire d'Éric Vanz de Godoy s'inspire de sources hétéroclites !

    Voici les tiroirs des symboles issus de différentes traditions : source judéo-chrétienne, par exemple dans Vertiges (la croix, la sphère, la faux, le diable...), Le grand faucheux (le personnage de la mort) et ANGE ! RÊVE ! (l'ange) ; voici les cases des contes de tradition : par exemple dans Vertiges ( Le dragon, la sirène …), Le grand faucheux s'inspire d'un conte traditionnel, le personnage de Polichinelle dans Quichotte …

      Ici plusieurs boîtes à mythes et cosmogonies : par exemple dans Vertiges Géor tenant la terre dans ses mains rappelle le géant Atlas de la tradition homérique et les yeux protecteurs des télescopes peuvent être une réminiscence de l’œil Oudjat issu de la tradition de l’Égypte antique.

     Là des tiroirs emplis d'œuvres littéraires : Cervantès, Lewis Caroll, Jean Giono ...

     Il y a un tiroir avec plein de coupures de presse (certaines sont filmées dans Vertiges).

     Il y en a un avec une collection de photographies familiales (on en voit dans ANGE ! RÊVE ! ).

     Dans la malle à trésor d'Éric Vanz de Godoy, il y a un écran de télévision ! La dimension médiatique avec ses écrans et ses instruments optiques est omniprésente. La télévision est représentée comme une force négative, comme dans Quichotte et Eléftéria, parce qu'elle impacte négativement les affects des personnages. Elle apparaît comme une des causes du désordre du monde, une des raisons de l'aliénation des individus.

     Dans un tiroir, trouvons par inadvertance des bobines de fils entremêlés de toutes les couleurs, de toutes les textures ! Dénouons quelques nœuds !

     Voici donc une œuvre riche et foisonnante qui repose sur une création visuelle et sonore procédant par hybridation et cryptage. Il en résulte une sorte de codex permettant d'exprimer des sentiments très intimes sans se dévoiler de façon explicite toute en intriquant une matière sociale qui permet de contextualiser les récits. Ainsi ses personnages appartiennent bien au même monde que le nôtre ! ? Ils ressentent les mêmes inquiétudes vis à vis de la violence et des injustices qui règnent dans le monde actuel.

     Voici des rêves ! L'onirisme prégnant, est souligné par l'utilisation des fondus, des surimpositions et des effets d'apparition et disparition des personnages.

     Et des rites de passage ! Ses films montrent un monde cloisonné, éclaté avec des passages d'un espace à l'autre. Ce thème du passage irrigue son film Eléftéria (mot qui est tiré du mot grec Eleftheria dont le sens s'approche du mot liberté). Dans les films, les rites de passage sont matérialisés : malle dans Vertiges, fenêtre dans Vertiges et ANGE ! REVE !, escaliers et bouche de métro dans Quichotte, téléphérique pour Eléftéria … Ces cloisonnements mettent en scène l'antagonisme entre deux mondes : réalité contre rêve, île tranquille contre cité infernale, maisonnette paisible contre rue effrayante. Les films d'Éric Vanz de Godoy témoignent des rapports de force à l’œuvre dans la réalité. Ils tentent de les matérialiser en donnant un visage concret aux forces négatives à l’œuvre dans la société : propagande médiatique, discrimination, inégalités sociales, conflits familiaux.

     Ces antagonismes sont également traités par la lumière : Éric Vanz de Godoy propose souvent des visions crépusculaires ou nocturnes qui s'opposent à des plans lumineux où le bleu méditerranéen du ciel jaillit comme l’étendard du bonheur.

     La condition humaine est une des grandes interrogations du réalisateur, elle est traduite notamment dans l'animation des marionnettes dont les mouvements s'apparentent, dans certaines scènes, à des gesticulations, de la danse et des gestes martiaux. Cette agitation, soulignée par la bande son parfois stridente, raconte les conflits intérieurs des personnages, leurs émotions. Les marionnettes d'Éric Vanz de Godoy sont le moyen choisi par son imaginaire pour parler de ses affects et de ceux des personnes qui l'entourent. Du coup, elles sont irriguées de vie . Le personnage de Quichotte est emblématique : ce qu'il ressent devant la télévision, de même que dans ses rêves, conditionnent ses actes à venir. Quichotte est également représentatif de l’œuvre par son caractère combatif : on trouve un de désir sourd d'abattre les inégalités à l’œuvre dans le cinéma de Godoy.

     Pour conclure :

     Les brèves épopées auxquelles nous convient le cinéaste témoignent de son désir de matérialiser et d'animer les choses, les sentiments, les forces et les concepts. Ses œuvres sont foisonnantes de symboles et de significations. A chaque nouvelle rencontre, il est possible d'y découvrir un petit détail qui infléchit durablement la perception première. Parce qu'Éric Vanz de Godoy ne cherche pas à éclairer le spectateur par un discours organisé et clair. Il l'invite plutôt à se frotter au dessous des choses, à la cruauté du monde, et aux aspérités de ses propres affects. Ainsi, c'est à une découverte poétique, une sorte de cueillette d'impressions et d'images singulières sans cesse renouvelée que nous invite son travail. Et à bien y regarder, il y a encore de nombreux tiroirs à explorer...

     


    aucun commentaire
  • Collages


    aucun commentaire